Dossier — Jeux du Québec

La Dame de pique
Histoire, règles et variantes

Au Québec, on ne joue pas aux « Hearts » : on joue à la Dame de pique, du nom de la carte qu'on redoute le plus. Ce classique des soirées de famille est aussi l'un des jeux les plus joués au monde, grâce à un ordinateur. Voici son histoire, ses règles qui varient d'une table à l'autre, et comment on a tranché pour notre version.

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Éditions Multi-Voies · Dossier publié le

« Dame de pique » : le nom québécois des Hearts

L'Office québécois de la langue française consacre une fiche au jeu : la dame de pique est un « jeu de plis où il faut éviter de ramasser les cartes pénalisantes constituées des cartes de cœur et de la dame de pique »[1]. Ses équivalents anglais : hearts, American hearts, black lady et black Maria[1].

Wikipédia en français confirme qu'en Amérique du Nord, on l'appelle Hearts, et lui connaît bien d'autres noms : Black Lady, Black Widow, Slippery Anne, ou Rickety Kate en Australie[7]. Le site de référence Pagat, lui, a remarqué la tradition québécoise : il signale sur Cribbage.ca « a French Canadian version known as Dame de Pique », qui se joue sans passe de cartes[2].

Aucune source n'explique pourquoi le Québec a retenu ce nom. L'explication la plus vraisemblable est qu'il traduit simplement Black Lady, la « dame noire », nom de la variante où la dame de pique est devenue la carte maîtresse du jeu[9]. Vraisemblable, mais non démontré.

L'ancêtre : le Reversis, attesté en 1601

Le principe de la Dame de pique — perdre en ramassant des cartes — est très ancien. Son ancêtre le plus probable est le Reversis, l'un des grands jeux de l'Europe du XVIIe au XIXe siècle.

Selon l'historien des jeux David Parlett, le jeu apparaît pour la première fois en France sous le nom de Reversin, en 1601, et fut « one of the great games of continental Europe from the 17th to the 19th centuries »[6]. Pagat le décrit comme « an ancestor of Hearts which appeared around 1600 »[4]. Parlett écarte l'origine espagnole qu'on lui prête parfois, et penche plutôt pour une origine italienne, le mot rovescio voulant dire « à l'envers »[6].

Une date qui circule, et qu'il faut corriger

On lit que le Reversis serait né en Espagne vers 1750[8][29], ou que la Dame de pique remonterait au XVIe siècle[28]. Les meilleures sources placent le Reversis en France dès 1601[4][6][10], et le jeu de la Dame de pique lui-même au XIXe siècle, aux États-Unis. Le Reversis n'est d'ailleurs que l'un de ses deux ancêtres probables, avec un autre vieux jeu de levées à éviter, le Coquimbert[6][10].

Les Hearts, un jeu américain des années 1880

Les Hearts proprement dits apparaissent aux États-Unis vers 1880. Britannica, sous la plume de Parlett, écrit que le jeu y paraît vers cette date, tout en dérivant de jeux européens bien plus anciens[17].

Wikipédia rapporte un témoignage d'époque : en 1887, le Standard Hoyle affirme qu'on ne joue aux Hearts aux États-Unis que depuis « the last five years », que le jeu est « probably of German origin », et le trouve « a most pleasant game, highly provocative of laughter »[8]. Dans ces premiers Hearts, seuls les cœurs coûtaient des points. La dame de pique n'existait pas encore comme carte redoutée.

1909 : la dame de pique entre dans le jeu

La carte qui donne son nom québécois au jeu est arrivée tard. En 1909, le grand auteur de règles R. F. Foster décrit une variante « called 'Discard hearts which is sometimes called black jack or black lady' »[9].

Dans le black jack, c'est le valet de pique qui vaut « dix cœurs » ; dans le black lady, c'est la dame de pique qui en vaut treize[9]. C'est aussi cette variante qui introduit la passe : l'échange de cartes indésirables après la donne[8]. En 1950, l'expert Ely Culbertson la résume ainsi : « essentially hearts with the addition of the queen of spades as a minus card, counting thirteen »[9]. La Black Lady a fini par supplanter les Hearts d'origine au point d'en prendre le nom.

1939 : le grand chelem, venu d'Angleterre

Ramasser tous les cœurs et la dame de pique pour faire payer les autres — le shooting the moon, qu'on appelle en français grand chelem, « faire la lune » ou « tirer la lune »[7][22] — n'est pas aussi vieux qu'on le croit.

Selon Wikipédia, ce coup « first appeared in Britain in 1939 in a variant of hearts called hitting the moon »[8][9]. La même année paraît en Angleterre le Black Maria, une variante où le roi et l'as de pique coûtent aussi des points, et où l'on passe ses cartes à droite[13]. Autre ajout du XXe siècle : le valet de carreau (parfois le dix) qui vaut −10 points, signature des Omnibus Hearts[2][18], que Culbertson disait en 1950 en voie de devenir la plus populaire des variantes[8].

1992 : Windows fait le tour du monde

Si la Dame de pique est aujourd'hui connue de tous, c'est en bonne partie grâce à Microsoft.

The Microsoft Hearts Network est livré avec Windows for Workgroups 3.1, en octobre 1992[12][19], pour montrer les possibilités de la technologie réseau NetDDE : on pouvait y jouer à plusieurs, d'un ordinateur à l'autre[11][12]. Le jeu est resté dans Windows jusqu'à Windows 7, avant de disparaître avec Windows 8[11]. Ses règles — la passe à gauche, à droite, en face, puis on garde, le grand chelem qui donne 26 points aux autres, la partie à 100 — sont devenues, pour des millions de joueurs, « les » règles du jeu[11].

La famille des jeux où l'on évite les levées

Pagat range la Dame de pique parmi les reverse games, ces jeux de levées « in which the aim is to avoid taking card points »[3].

En France, sa cousine la plus connue est le Barbu, un jeu à contrats où l'une des manches interdit de prendre des cœurs et une autre le roi de cœur — le « barbu », parce que dans certains jeux de cartes, le roi de cœur porte la barbe[5]. En Autriche, le Herzeln est lui aussi un jeu à plusieurs contrats, dont le premier ressemble à la Black Lady ; ce n'est donc pas simplement le nom allemand des Hearts[14].

Une Dame de pique québécoise à 12 points

C'est la découverte la plus intéressante de nos recherches : la Dame de pique qu'on décrit en français, et en particulier au Québec, n'est pas toujours celle de Windows.

Sur Cribbage.ca, la dame de pique « vaut 12 points, pour un total de 25 points »[20], et non 13 pour un total de 26. On ne passe pas de cartes avant la manche, comme Pagat l'a relevé[2], et « Le joueur de gauche commence le jeu » avec la carte de son choix, au lieu du 2 de trèfle[20][2]. Celui qui ramasse tout donne 25 points aux autres[20]. La partie se termine à 100 points.

Ce n'est pas un cas isolé. Le site zpag.net donne lui aussi « la Dame de pique, 12 points », interdit de jouer du cœur avant le troisième tour, et fait gagner la partie à celui qui ramasse tout[21]. Le site Cartes & Cie retient aussi les 12 points et fait ouvrir le joueur à gauche du donneur, en appelant le grand chelem un « contrôle »[27].

Deux Dames de pique

La version « Windows » (Black Lady) : dame à 13, total 26, passe de trois cartes en rotation, 2 de trèfle qui ouvre, cœurs à « briser »[2][8][11].

La version traditionnelle de langue française : dame à 12, total 25, pas de passe (ou seulement à gauche), le joueur à gauche du donneur qui ouvre[20][21][27]. Plus simple, plus rapide, et sans doute plus proche de ce qu'on jouait dans les cuisines québécoises avant l'ordinateur.

Le socle commun à toutes les tables

  • Quatre joueurs, 13 cartes chacun, chacun pour soi[2][7].
  • On doit fournir la couleur demandée si on le peut ; la plus forte carte de cette couleur remporte la levée[2][20].
  • Pas d'atout.
  • Chaque cœur coûte un point, et la dame de pique beaucoup plus — 12 ou 13 selon les tables[1][2][20].
  • Celui qui ramasse tout retourne la pénalité contre les autres[2][20][21].
  • On joue jusqu'à une limite, souvent 100 points ; le plus petit total gagne[2][20][22].

Ce qui divise : la passe, l'ouverture, le chelem

RègleVersion « Windows »Cribbage.cazpag.netAutres
Dame de pique13 (total 26)[2][11]12 (total 25)[20]12[21]13, roi 10, as 7 (Black Maria)[13]
Passe3 cartes : gauche, droite, face, on garde[11]aucune[2][20]3 cartes à gauche[21]à gauche seulement (Foster, 1909)[9] ; à droite (Black Maria)[13]
Ouverturele 2 de trèfle[2][11]le joueur à gauche, carte libre[20]le joueur à gauche[21]
Premier plini cœur ni dame[11]——permis dans la règle de base de Pagat, interdit à certaines tables[2]
Entamer à cœurune fois les cœurs « brisés »[2][22]—pas avant le troisième tour[21]
Tout ramasser0 pour soi, 26 aux autres[11]25 aux autres[20]gagne la partie[21]ou −26 pour soi[2][22]
Valet de carreau———−10 (Omnibus)[2][18]

Nos choix de règles, et pourquoi

Nous avons retenu la version Black Lady, celle que décrivent Pagat et Wikipédia et que des millions de joueurs ont apprise sur Windows, avec la variante Omnibus en option.

Points

Chaque cœur 1, la dame de pique 13 : 26 points par manche.

Passe

3 cartes : à gauche, à droite, en face, puis on garde ; et le cycle recommence.

Ouverture

Le 2 de trèfle ouvre la première levée.

Premier pli

Ni cœur ni dame de pique en défausse.

Cœurs

On n'entame pas à cœur avant qu'ils soient brisés (sauf s'il ne reste que des cœurs).

Grand chelem

0 pour le tireur, 26 pour chacun des autres ; partie à 100 points.

Pourquoi la version Black Lady

C'est la mieux documentée[2][8][9], la plus riche tactiquement — la passe oblige à réfléchir avant même de jouer, et à se méfier de ce qu'on reçoit —, et c'est celle que la plupart des joueurs d'aujourd'hui connaissent, grâce à Windows[11]. Les règles du premier pli et des cœurs brisés empêchent aussi les manches de se jouer au hasard dès la première levée.

La Dame de pique traditionnelle : une piste pour la suite

La version à 12 points, sans passe, que décrivent Cribbage.ca et d'autres sources de langue française[20][21][27], mériterait sa place en option : c'est sans doute celle de bien des familles québécoises. Nous l'ajouterons volontiers si vous êtes nombreux à la jouer ainsi.

Le valet de carreau, en option

Le valet de carreau à −10 points, signature des Omnibus Hearts[2][18], est offert dans les options : il donne une raison de vouloir gagner certaines levées, et change beaucoup la fin des manches.

En résumé

La Dame de pique descend du Reversis de 1601, a pris forme aux États-Unis vers 1880, a gagné sa dame en 1909 et son grand chelem en 1939, avant que Windows ne la fasse connaître au monde entier. Au Québec, elle garde son propre nom et, dans certaines familles, ses propres règles. Notre version suit la Black Lady, la plus répandue, et reste ouverte à la tradition d'ici.

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Sources

  1. dame de pique, fiche du Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française. vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca
  2. Hearts, John McLeod, Pagat.com, 2026. pagat.com/reverse/hearts.html
  3. Reverse games, Pagat.com. pagat.com/reverse
  4. Reversis, Pagat.com. pagat.com/reverse/reversis.html
  5. Barbu, Pagat.com. pagat.com/compendium/barbu.html
  6. Reversis, David Parlett, Parlett Games (jeux historiques). parlettgames.uk/histocs/reversis.html
  7. Dame de pique (jeu), Wikipédia (édition francophone) — page consultée en 2026. fr.wikipedia.org/wiki/Dame_de_pique_(jeu)
  8. Hearts (card game), Wikipedia (édition anglophone) — page consultée en 2026. en.wikipedia.org/wiki/Hearts_(card_game)
  9. Black Lady, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Black_Lady
  10. Reversis, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Reversis
  11. Microsoft Hearts, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Microsoft_Hearts
  12. List of games included with Windows, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/List_of_games_included_with_Windows
  13. Black Maria (card game), Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Black_Maria_(card_game)
  14. Herzeln, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Herzeln
  15. Hearts, Wikipedia (édition germanophone). de.wikipedia.org/wiki/Hearts
  16. Queen of spades, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Queen_of_spades
  17. Hearts, David Parlett, Encyclopædia Britannica. britannica.com/topic/Hearts-card-game
  18. Omnibus hearts, Encyclopædia Britannica. britannica.com/topic/omnibus-hearts
  19. The Microsoft Hearts Network, TheAlmightyGuru. thealmightyguru.com
  20. Règles du jeu de cartes la Dame de Pique, Cribbage.ca. cribbage.ca/jeux_de_cartes/dame_pique.htm
  21. Les Cœurs, jeu de cartes, zpag.net. zpag.net/Jeux/Cartes/les_coeurs.html
  22. Dame de pique : jeu de cartes, règle et score, Regles.com. regles.com/jeux-cartes/dame-de-pique.html
  23. Règle de la Dame de Pique : explication rapide, LeMagLoisirs, 9 février 2026. lemagloisirs.fr/regle-dame-pique
  24. La Dame de Pique, fiche de règles, Maison des jeux de Grenoble, 2020. maisondesjeux-grenoble.org (PDF)
  25. Les règles de la Dame de Pique, Regles-du-jeu.net. regles-du-jeu.net
  26. La Dame de Pique, Le Mistigri. jeuxdecartes1.e-monsite.com
  27. Règle du jeu « La Dame de Pique », Cartes & Cie, 18 août 2023. cartesetcie.fr/regle-du-jeu-la-dame-de-pique
  28. Guide ultime pour devenir un pro du jeu de Dame de Pique, Jeux.ca, 29 juillet 2024 — source de l'affirmation non fondée sur le XVIe siècle. jeux.ca
  29. The Fascinating History of the Hearts Card Game, HeartsGame.com — sans sources. heartsgame.com
  30. Hearts Variations, PlayHearts.net. playhearts.net/variations

Ce dossier a été composé à partir de sources ouvertes consultées en 2026 : travaux d'historiens des jeux, encyclopédies, fiches terminologiques, sites de règles québécois et français. Aucune de ces sources ne constitue une autorité officielle sur la Dame de pique — il n'en existe pas. Une erreur, une source manquante, une variante de votre famille ? Nous sommes preneurs de corrections.

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