Dans ce dossier
- Un jeu « très ancien »… documenté en 1914
- Cheat, Bullshit, Mogeln : un jeu, mille noms
- Sa famille : les jeux de défausse et de bluff
- Par valeur ou par couleur : deux traditions
- Pourquoi personne ne joue pareil
- Le socle commun à (presque) toutes les tables
- Ce qui divise : l'ordre, l'accusation, la suite
- Un jeu de cour d'école… et de classe
- Attention à l'homonyme
- Nos choix de règles, et pourquoi
- Sources
Un jeu « très ancien »… documenté en 1914
On lit souvent que le Menteur remonterait au XVIIIe siècle, qu'il serait né dans les cercles européens, en France et en Russie. Un blogue de règles attribue cette hypothèse à Jean-Marie Lhôte, auteur d'une encyclopédie des jeux de cartes[13] — mais sans référence précise, et nous n'avons trouvé aucune source d'époque pour l'appuyer.
Ce qu'on peut vérifier est beaucoup plus récent. Le grand recueil américain de R. F. Foster, le Foster's Complete Hoyle, décrit le jeu sous le nom de « I Doubt It » (« J'en doute ») dans son édition revue de 1914[7]. Le principe y est déjà complet : un joueur pose des cartes face cachée en disant, par exemple, que ce sont trois valets ; un autre peut dire « I doubt it » ; on retourne les cartes, et celui qui avait tort ramasse tout le tas. Détail intéressant : dans ce texte, on ne peut douter qu' à son tour, chacun son tour autour de la table[7].
Le jeu semble en revanche absent de la première édition du même livre, en 1897 : une recherche dans son texte intégral numérisé ne donne rien[8]. Il serait donc entré dans les recueils américains au tournant du XXe siècle — ce qui ne dit rien, bien sûr, de son âge réel dans les familles.
Solidement établi : le jeu est décrit en 1914 dans un recueil de référence américain ; il était connu en Allemagne avant la Seconde Guerre mondiale, selon un site de règles allemand qui ne cite toutefois pas de source[18] ; et en français, Wikipédia cite une description dans le Guide Marabout de tous les jeux de cartes de Frans Gerver, en 1966[6].
Non prouvé : une origine au XVIIIe siècle, un berceau français ou russe, et l'histoire des noms Cheat et Bullshit. L'article anglais de Wikipédia n'a d'ailleurs pas de section « histoire » ; il note seulement que le jeu « has an oral tradition »[5].
Cheat, Bullshit, Mogeln : un jeu, mille noms
Peu de jeux ont autant de noms, et presque tous veulent dire la même chose : tricher, mentir, douter.
Selon Pagat, on l'appelle généralement Cheat en Grande-Bretagne et Bullshit aux États-Unis, I Doubt It dans les livres de règles[1]. En Allemagne et en Autriche, c'est Mogeln (« tricher »), Schwindeln, Lügen (« mentir ») ou Zweifeln (« douter »)[5], sans compter Schummeln ou Bescheißen[18]. Les Russes jouent à Verish' ne verish', « je crois, je crois pas »[3][19] ; les Néerlandais à Liegen, aussi appelé Bluffen[20] ; les Chinois à chuī niú, « se vanter »[1]. En français, on dit le Menteur, parfois le Bluff[11] ou même la marmite[6].
| Nom | Où | Sens |
|---|---|---|
| Menteur, Bluff | Québec, France | — |
| Cheat | Grande-Bretagne | « tricher » |
| Bullshit, B.S. | États-Unis | « foutaise » |
| I Doubt It | livres de règles anglais | « j'en doute » |
| Mogeln, Lügen, Zweifeln | Allemagne, Autriche | « tricher », « mentir », « douter » |
| Verish' ne verish' | Russie | « je crois, je crois pas » |
| Liegen, Bluffen | Pays-Bas | « mentir », « bluffer » |
| Chuī niú | Chine | « se vanter » |
Sources du tableau : Pagat[1][3], Wikipédia[5][6], JeuxdeCartes.ca[11], Regels.nl[20].
Sa famille : les jeux de défausse et de bluff
Wikipédia en français le décrit comme un « jeu de cartes de défausse et de bluff »[6] : il faut se débarrasser de ses cartes, et le mensonge est permis.
Pagat le range plus précisément parmi les beating games, une famille « characteristic of Russia and Scandinavia » où l'on cherche à se défaire de ses cartes en « battant » celles des autres, et où celui qui ne peut pas jouer ramasse le tas[4]. Le Menteur y forme un petit groupe à part, avec I Doubt It et le Verish' ne verish' russe : ici, la règle qui dit quelle carte on peut jouer n'est pas une règle de force, mais une annonce — qu'on peut trahir[4].
Hors des cartes, son plus proche cousin est sans doute le Perudo, ou dés du menteur : chacun annonce ce que cachent les gobelets, et le suivant peut le croire ou crier au mensonge. Wikipédia lui prête une origine inca au XVe siècle[21] — une belle histoire, elle aussi à prendre avec des pincettes.
Par valeur ou par couleur : deux traditions
C'est la découverte la plus étonnante de nos recherches : le Menteur de langue française et le Menteur de langue anglaise ne sont souvent pas le même jeu.
La tradition anglo-saxonne : des valeurs, dans l'ordre
Dans Cheat et Bullshit, on annonce des valeurs, et l'ordre est imposé : « The first player must discard Aces, the second player discards Twos, the next player Threes, and so on »[1]. Comme les cartes sont posées face cachée, on n'est pas obligé de jouer la valeur qu'on annonce[1]. C'est aussi la règle des cartes Bicycle, où l'on commence par les as[9], et celle des sites allemands[17][18].
La tradition francophone : des couleurs
Beaucoup de sources de langue française décrivent plutôt un jeu de couleurs. Wikipédia : « Le donneur pose une de ses cartes face visible et annonce sa couleur. Le joueur suivant pose une carte face cachée et annonce la couleur demandée »[6]. Le site québécois JeuxdeCartes.ca fait de même : le joueur pose une carte face cachée et « annonce à haute voix la couleur de la carte posée (ex : « Coeur ») »[11]. On retrouve cette version chez Nathan, Cartes & Cie, Keljeu, Gus & Co ou Un anniversaire en or[12][14][15][23][24], et jusqu'aux Pays-Bas[20].
Les versions francophones par valeur existent aussi — Regles.com, par exemple, annonce « un 8 » ou « deux rois »[10] —, mais le jeu par couleur est clairement la version la plus répandue dans les sources françaises et québécoises que nous avons consultées.
Par couleur, on a treize cartes de chaque sorte : dire vrai est facile, et on pose en général une carte à la fois. Par valeur, il n'y a que quatre cartes de chaque rang : on est souvent obligé de mentir, et on peut mentir sur le nombre de cartes comme sur leur valeur. La version par valeur est plus tendue, plus stratégique ; la version par couleur, plus douce, se prête mieux aux enfants.
Pourquoi personne ne joue pareil
Le Menteur cumule toutes les raisons de se diversifier : pas d'éditeur, pas de matériel spécial, et une transmission presque entièrement orale[5].
Même les sources « de référence » se contredisent. La version de I Doubt It que publie Pagat, par exemple, garde la même valeur pendant tout un tour et permet de passer ; mais Pagat précise lui-même que la version la plus courante dans les livres fait jouer la valeur juste au-dessus ou juste au-dessous[2]. Et le texte de 1914 ne laisse douter qu'à son tour, là où presque toutes les règles modernes laissent n'importe qui crier « Menteur ! »[7][1]. Chaque famille a pris sa branche de l'arbre.
Le socle commun à (presque) toutes les tables
- On distribue toutes les cartes.
- On pose face cachée en annonçant ce qu'on pose — une valeur ou une couleur —, et on a le droit de mentir[1][6][11].
- On peut contester : « Menteur ! », « Cheat ! », « I doubt it ! ». On retourne les cartes[1][7].
- Le perdant ramasse tout le tas : le menteur s'il a menti, l'accusateur s'il avait tort[1][7][11].
- Le premier qui n'a plus de cartes gagne — à condition, disent la plupart des règles, que son dernier coup survive à une accusation : « survive any challenge resulting from their final play »[1][9][10].
Ce qui divise : l'ordre, l'accusation, la suite
Autour de ce socle, chaque détail varie. Voici les principaux points de discorde, avec les sources qui défendent chaque option.
| Question | Les réponses qu'on trouve |
|---|---|
| Qu'annonce-t-on ? | Des valeurs dans l'ordre (as, 2, 3…)[1][9] ; la même valeur, une de plus ou une de moins[1][2] ; une valeur choisie par le premier, puis suivie ou passée[2][3][16] ; une couleur[6][11][12] |
| Qui peut accuser ? | N'importe qui[1][5][6][11] ; seulement le joueur suivant[12] ; seulement à son tour[7][16] |
| Qui joue après ? | Le jeu continue normalement, à gauche de l'accusé[1] ; celui qui a ramassé[12][14][20] ; celui qui avait raison[2][16] |
| Combien de cartes ? | Une seule[6][11] ; de une à trois[3][10][16] ; de une à quatre[9] ; « une ou plusieurs »[1] |
| Mentir sur le nombre ? | Permis, et contestable[1] ; interdit[16] |
| Quatre pareilles en main ? | On peut les écarter, face visible[3][10][16] |
| Beaucoup de joueurs ? | Deux paquets mélangés, ou plus[1][15] |
La question « qui joue après une accusation ? » est plus importante qu'il n'y paraît. Si c'est celui qui a ramassé, le perdant reprend la main — une petite consolation. Si le jeu continue simplement à gauche de l'accusé, comme chez Pagat[1], l'accusation ne bouscule pas l'ordre du jeu, et personne ne peut accuser dans le seul but de reprendre la main.
Un jeu de cour d'école… et de classe
Le Menteur est d'abord un jeu d'enfants : Nathan le recommande pour les 6 à 10 ans[12], Un anniversaire en or « dès 8 ans »[14].
Il sert même en classe. Une ressource pédagogique britannique propose une version pour apprendre le français, où certaines cartes portent des phrases en français pour lire l'heure, et d'autres un « Trichez ! »[22]. Rien d'étonnant : le jeu force à observer les autres, à retenir ce qui a été posé, à garder son calme — et à accepter de se faire prendre.
Attention à l'homonyme
Il a existé un jeu de société pour enfants vendu sous le nom de Le Menteur, avec ses propres cartes illustrées, d'après une règle originale de Hasbro. C'est un tout autre jeu, qu'il ne faut pas confondre avec le jeu de cartes traditionnel dont parle ce dossier.
Nos choix de règles, et pourquoi
Pour coder une version jouable, nous avons retenu la version par valeur, la plus répandue en Amérique du Nord et la mieux décrite par les sources de référence, et mis les autres grandes options au menu.
52 cartes, 13 chacun à quatre joueurs.
Ordre imposé : as, 2, 3… jusqu'au roi, puis on recommence.
De 1 à 4 par coup ; on peut mentir sur la valeur comme sur le nombre.
N'importe quel autre joueur, dans un court délai après le coup.
Le jeu reprend à gauche de l'accusé, à la valeur suivante.
Il faut que ses dernières cartes survivent à une accusation.
Pourquoi la version par valeur
Nous avons longuement hésité, puisque la version par couleur est très présente dans les sources de langue française. Mais la version par valeur a deux atouts décisifs pour un jeu contre l'ordinateur : on y est souvent forcé de mentir, ce qui donne au bluff toute sa place, et on peut y mentir sur le nombre de cartes, ce qui multiplie les situations. C'est aussi la règle de Pagat et des recueils anglais, la mieux documentée de toutes[1][9]. La version par couleur ferait une belle option dans une prochaine version.
Des options pour les autres traditions
Dans les options, on peut remplacer l'ordre imposé par « la même valeur, une de plus ou une de moins »[1][2], ou par la valeur libre : le premier choisit, les suivants suivent ou passent, et si tout le monde passe, le tas est écarté[2]. On peut aussi réserver l'accusation au joueur suivant[12] et écarter les carrés, face visible[3][10].
Le choix le plus important : les personnages
Au Menteur, les règles comptent moins que les gens autour de la table. Contre l'ordinateur, le risque était d'avoir des adversaires tous pareils, ou qui trichent en voyant vos cartes. Les nôtres ne voient rien de ce qui est caché : ils se souviennent de ce qu'ils ont vu, comptent les cartes qu'ils ont eux-mêmes en main, et apprennent peu à peu si vous mentez souvent.
Et comme autour d'une vraie table, la plupart ont une petite habitude qui les trahit : un sourire, une hésitation, une phrase qui revient. Aucune n'est fiable à cent pour cent, certains n'en ont pas, un farceur fait exactement l'inverse de ce qu'il dit… et celui qui se fait prendre deux fois apprend à se contrôler. C'est un choix de conception, pas une règle du jeu — mais c'est lui qui fait du Menteur un jeu de bluff plutôt qu'un jeu de probabilités.
Le Menteur n'a ni date de naissance connue ni règle officielle, et sa grande histoire européenne reste à prouver. Il existe au moins deux grandes façons d'y jouer, par valeur ou par couleur. Notre version assume la première, ouvre des options vers d'autres traditions, et mise surtout sur des adversaires qui mentent, soupçonnent et se trahissent chacun à leur façon.
Sources
- Cheat / I Doubt It, John McLeod, Pagat.com, mise à jour du 20 mai 2020. pagat.com/beating/cheat.html
- I Doubt It, Pagat.com (contribution de Hwei Yin), mise à jour du 20 décembre 2013. pagat.com/beating/doubt.html
- Verish' ne verish', Pagat.com, mise à jour du 15 septembre 2017. pagat.com/beating/verish.html
- Beating games, Pagat.com. pagat.com/beating
- Cheat (game), Wikipedia (édition anglophone) — page consultée en 2026. en.wikipedia.org/wiki/Cheat_(game)
- Menteur (jeu), Wikipédia (édition francophone) — page consultée en 2026 ; cite Frans Gerver, Le Guide Marabout de tous les jeux de cartes, 1966, p. 150-152. fr.wikipedia.org/wiki/Menteur_(jeu)
- Foster's Complete Hoyle: An Encyclopedia of Games, R. F. Foster, Frederick A. Stokes Company, New York, édition revue et augmentée d'octobre 1914 — « I Doubt It », p. 695. gutenberg.org/ebooks/53881
- Foster's Complete Hoyle, R. F. Foster, première édition, 1897 — recherche dans le texte intégral numérisé (Internet Archive, notice fosterscomplete00fostgoog). archive.org/details/fosterscomplete00fostgoog
- I Doubt It, Bicycle Cards (United States Playing Card Company). bicyclecards.com/how-to-play/i-doubt-it
- Règle du menteur : bluff, accusation et fin de partie, Regles.com, 2026. regles.com/jeux-cartes/menteur.html
- Menteur (Bluff) – Comment jouer et règles, JeuxdeCartes.ca, 29 janvier 2024. jeuxdecartes.ca/comment-jouer-et-regles/menteur
- Le Menteur – Règles du jeu, Grandir avec Nathan. grandiravec.nathan.fr
- Règle du menteur, Regles-de-jeux.net, 27 juin 2024. regles-de-jeux.net/blog/regle-du-menteur
- Jeu du Menteur : règles du jeu de cartes, Un anniversaire en or. anniversaire-en-or.com
- Règle du jeu « Menteur », Cartes & Cie, 26 janvier 2023. cartesetcie.fr/regle-du-jeu-menteur
- Menteur, JeJeu.org. jejeu.org
- Mogeln Regeln – Spielregeln des Kartenspiels Schummeln, kartenspiele-regeln.de. kartenspiele-regeln.de/mogeln.html
- Mogeln / Bullshit Regeln und Spielanleitung, spielregeln24.de. spielregeln24.de
- Верю не верю (карточная игра), copie de Wikipédia en russe, dic.academic.ru. dic.academic.ru
- Zo speel je het kaartspel Liegen, Regels.nl. regels.nl/spelletjes/liegen
- Liar's dice, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/Liar's_dice
- Telling the Time Cheat Card Game, ressource pédagogique, Tes, 2015. tes.com
- 6 jeux de cartes originaux pour jouer en famille, Keljeu. keljeu.fr
- Quelques idées de jeux à jouer avec un simple paquet de cartes, Gus & Co, 28 mars 2020. gusandco.net
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