Une ville, deux ponts, quatre mille conducteurs. On ouvre un raccourci gratuit entre les
deux ponts et tout le monde arrive plus tard. Personne n'a mal joué :
c'est exactement ça, le paradoxe.
Le réseau à l'heure de pointe
Les routes bleues sont larges : elles prennent 45 minutes, qu'il y ait dix voitures ou dix mille. Les routes étroites, elles, se bouchent — une voiture de plus, c'est une seconde de plus pour tout le monde. Ouvrez le raccourci et regardez le trafic se réorganiser tout seul.
Vous êtes au volant
Vous faites ce trajet tous les matins, comme 3999 autres personnes. Chacune choisit sa route seule, et ajuste le lendemain si elle a été déçue. Vous, vous décidez chaque matin — et vous décidez aussi si la ville construit le raccourci.
Le conseil municipal vous consulte : faut-il ouvrir la bretelle entre les deux ponts ? Elle est courte, gratuite, et le trajet y est instantané.
Jour 1Temps moyen sur vos trajets : —
Choisissez votre route pour ce matin. Sans raccourci, les deux ponts se valent.
votre trajet moyenne de la ville
Le raccourci n'est pas toujours néfaste
La même bretelle, sur le même réseau, peut faire gagner du temps ou en faire perdre selon la quantité de trafic. Déplacez les curseurs pour trouver la frontière : c'est elle qui rend le paradoxe difficile à anticiper avant de construire.
sans raccourci avec raccourci
La même chose avec deux ressorts
Un poids pend au plafond par deux ressorts reliés bout à bout par une ficelle. Deux cordes de sécurité pendent mollement sur les côtés, sans rien porter. Coupez la ficelle qui tient tout — et le poids monte.
Charge sur chaque ressort
100 % du poids
Allongement de chaque ressort
60 unités
Hauteur du poids
niveau de départ
Bout à bout, chaque ressort porte le poids entier. Une fois la ficelle coupée, les deux
cordes de sécurité se tendent et les ressorts se retrouvent côte à côte : chacun ne porte
plus que la moitié, donc s'allonge deux fois moins. On a retiré une pièce et le système
s'est amélioré — c'est le paradoxe de Braess, sans voitures.
Pourquoi personne ne peut s'en sortir seul
Le raccourci est un piège individuellement rationnel. Une route étroite
ne peut jamais coûter plus de 40 minutes, puisqu'au pire les 4000 conducteurs s'y trouvent.
Une route large en coûte 45, toujours. Chacun raisonne donc correctement : « quoi qu'il
arrive, la route étroite est meilleure ». Tout le monde suit le même raisonnement juste,
et tout le monde se retrouve à 80 minutes.
C'est un vrai équilibre, pas une erreur collective. Un conducteur qui
déserterait l'embouteillage pour l'ancien trajet mettrait 85 minutes au lieu de 80 : il
serait puni d'avoir voulu bien faire. Aucun individu ne peut améliorer son sort en changeant
seul. C'est la définition d'un équilibre de Wardrop, et c'est ce qui rend la
situation stable — donc durable.
Rien à voir avec la demande induite. Le nombre de conducteurs ne change
pas d'un seul : 4000 avant, 4000 après. On n'a pas attiré du trafic supplémentaire, on a
simplement déplacé le point d'équilibre vers un état que personne n'a choisi et dont
personne ne peut sortir seul.
Ça arrive pour vrai. À Stuttgart en 1969, un nouveau tronçon censé
fluidifier le centre n'a rien donné ; la circulation ne s'est débloquée qu'après sa
fermeture. À New York, le jour de la Terre 1990, fermer la 42e Rue a amélioré
le débit au lieu de le paralyser. Séoul a démoli une autoroute surélevée à six voies en
2003 pour redécouvrir le ruisseau qui coulait dessous, et les temps de trajet ont baissé.
En 2008, Youn, Gastner et Jeong ont cherché ces routes dans les réseaux réels de Boston,
Londres et New York : ils en ont trouvé dans chaque ville.
L'égoïsme a un prix, et ce prix est borné. L'écart entre l'équilibre
égoïste et l'optimum collectif s'appelle le prix de l'anarchie. Ici il vaut
80 / 65 ≈ 1,23. Roughgarden et Tardos ont démontré en 2002 que pour un réseau
dont les temps de parcours sont des fonctions affines du trafic, ce prix ne dépasse
jamais 4/3 : l'égoïsme coûte au maximum 33 % de temps en plus. Braess n'est
donc pas une curiosité isolée, c'est le cas d'école d'un phénomène général et mesuré.
Le Paradoxe de Braess est une création originale des Éditions Multi-Voies, gratuite et
sans installation. Si vous l'avez appréciée, le plus beau geste est d'en
parler à vos ami·es.