Dans ce dossier
- Un jeu de part et d'autre de la frontière
- Et au Québec ?
- Un enfant de l'euchre, cousin du 500
- Pourquoi « Charlemagne » ?
- Deux Charlemagne : le canadien et celui du Maine
- Bar, petit bar, Mulot : le vocabulaire
- Le socle commun à toutes les descriptions
- Ce que les sources taisent, ou contredisent
- Nos choix de règles, et pourquoi
- Sources
Un jeu de part et d'autre de la frontière
Le site de référence Pagat, tenu par John McLeod, présente le Charlemagne comme « a trick-taking game played in Eastern Canada and across the border in Maine » : un jeu de levées de l'Est du Canada et, de l'autre côté de la frontière, du Maine[1]. Sa page sur les jeux du Canada le range parmi les jeux du Canada francophone, à côté de la Dame de pique, du Trou d'cul et du 500[2].
Les autres traces pointent toutes vers la même région : la vallée du fleuve Saint-Jean, où se rejoignent le Madawaska néo-brunswickois, le comté d'Aroostook dans le Maine et, tout près, le Témiscouata. En 2024, le Bangor Daily News le décrit comme un jeu que les gens « from Aroostook County or the Maritimes may recall », et qui reste « a beloved tradition among people of French heritage in the region »[11]. La même année, le bulletin d'une paroisse catholique annonce un « Charlemagne Card Party » chaque jeudi au centre des aînés de Madawaska, dans le Maine[12]. Et les Archives acadiennes de l'Université du Maine à Fort Kent conservent les règles du « Charlemagne » rédigées par Thomas Albert et W. O. Raymond, avec la vidéo d'une démonstration filmée en 2011[13].
Solidement établi : le Charlemagne est un jeu vivant, joué surtout par des francophones de l'Est du Canada et du nord du Maine, en particulier dans la vallée du Saint-Jean[1][11][12][13].
Non documenté : son âge et son lieu de naissance. Aucune des sources consultées ne donne de date, ni même une décennie. Les pages de règles en ligne se répètent toutes à partir de celle de Pagat, elle-même fondée sur les informations de trois joueurs, Michael Baker, Adam Gregson et Fabien Tremblay[1].
Et au Québec ?
Soyons honnêtes : nous n'avons trouvé aucune source écrite québécoise sur le Charlemagne.
Le règlement des « Jeux en tête » de la FADOQ, qui codifie le 500, le crib, le whist militaire et le Joffre, n'en dit rien[17]. Nous n'avons trouvé ni tournoi, ni club, ni document scolaire ou municipal québécois qui le mentionne, alors que ces mêmes organismes décrivent volontiers le Huit ou le Menteur. Les mentions francophones datées que nous avons pu vérifier viennent du Madawaska et de l'Acadie, pas de la vallée du Saint-Laurent.
Cela ne veut pas dire qu'on n'y joue pas : le Témiscouata touche au Madawaska, et un jeu de tradition orale peut vivre longtemps sans laisser de trace. Mais qualifier le Charlemagne de « jeu québécois » serait aller plus loin que les sources. Nous préférons dire qu'il appartient au Canada français au sens large — et nous serions ravis qu'on nous prouve qu'on y jouait aussi dans votre village.
Un enfant de l'euchre, cousin du 500
Sur l'ascendance du jeu, Pagat est formel : « It is clear from the card ranking that it is based on Euchre, and it could be considered as a version of Bid Euchre »[1].
La preuve est dans l'ordre des atouts. Comme à l'euchre, les deux valets de la couleur de l'atout passent au-dessus de l'as : le valet d'atout, puis le valet de la même couleur. Le mot anglais qui les désigne, bower, vient de l'allemand Bauer, le valet[14]. Et c'est encore l'euchre qui a fait entrer le joker dans le jeu de cartes, dans les années 1850[14] : le Charlemagne en garde deux, les atouts les plus forts du jeu.
Ces traits, on les retrouve dans le 500 à la québécoise : deux jokers, les deux valets de la couleur de l'atout, une veuve, des annonces. Le Charlemagne en est un proche cousin, en plus compact : 34 cartes au lieu de 46, 8 cartes chacun au lieu de 10, une veuve de 2 cartes au lieu de 6 — et surtout, la possibilité de jouer seul.
Pourquoi « Charlemagne » ?
Personne ne le sait. Le Bangor Daily News l'écrit sans détour : « Why the game is called Charlemagne isn't known »[11].
Le même article rappelle une vieille légende selon laquelle le roi de cœur représenterait l'empereur Charlemagne[11] ; Wikipédia en anglais associe elle aussi le roi de cœur à Charlemagne[15]. Mais Wikipédia en français rappelle que les figures actuelles « ne représentent personne en particulier »[16]. Et rien ne relie ce roi aux règles du jeu : le roi de cœur n'y joue aucun rôle particulier.
Une piste plus simple : dans le jeu, Charlemagne est d'abord le nom d'une annonce, la plus prestigieuse, celle où l'on prend toutes les levées tout seul. Le jeu porterait alors le nom de son coup d'éclat, comme la Dame de pique porte celui de sa carte redoutée. Le site GameRules signale d'ailleurs que cette annonce se dit aussi « Petit Charles »[4], et l'application TrapApps l'appelle simplement « Charles »[9]. C'est une hypothèse, pas une étymologie.
Deux Charlemagne : le canadien et celui du Maine
Toutes les sources s'accordent sur un point : il existe deux versions. Pagat situe la seconde « in the St. John River valley of northern Maine », où l'on joue « without Jokers and with no kitty »[1].
| Règle | Version canadienne | Version du Maine |
|---|---|---|
| Cartes | 34 : du 7 à l'as, plus deux jokers[1][11] | 32 : du 7 à l'as[1][5][11] |
| Plus fort atout | les deux jokers, puis le bar et le petit bar[1] | le 9 d'atout, puis les deux valets[1][5] |
| Veuve | 2 cartes[1] | aucune[1] |
| Annonces | 5 à 8, Mulot, Charlemagne, Gros Mulot, Gros Charlemagne[1] | 1 à 7, « La Petite », carte haute sans atout, Charlemagne[1][5] |
| Qui entame | le voisin du preneur ; le preneur s'il joue seul[1][8][9] | toujours le preneur[1] |
| Tout le monde passe | non précisé | si personne n'a dépassé 4, le donneur doit annoncer 5[5] |
| Charlemagne réussi | 16 points (32 pour le Gros)[1] | gagne la partie[1][5] |
| Partie | 32 points[1][11] | 21 points selon Pagat[1], 32 selon GameRules[5] |
Même la version du Maine n'est pas figée : pour la marque, Pagat parle d'une partie en 21 points, alors que GameRules parle de 32[1][5].
Bar, petit bar, Mulot : le vocabulaire
Le valet d'atout. Pagat : « le bar »[1]. Au 500, la FADOQ écrit « gros bar »[17], et on dit aussi « gros bord ».
Le valet de l'autre couleur de même teinte, qui devient un atout[1][6].
Deux, qu'il faut pouvoir distinguer ; celui sans couleur est le plus fort[1].
L'annonce où l'on joue seul pour ne faire aucune levée[1].
L'annonce où l'on joue seul pour faire toutes les levées[1] ; « Petit Charles »[4].
Le même contrat, plus difficile et payé double : main étalée, ou une seule aide[1].
Le mulot, en français, est un petit rongeur des champs. L'image d'un joueur qui se faufile entre les levées sans jamais se faire prendre est tentante ; aucune source ne l'explique pourtant, et nous la donnons pour ce qu'elle est : une impression. Quant au « bar », c'est très probablement le même mot que le « bord » du 500, venu de l'anglais bower — une étymologie vraisemblable, que nous avons déjà discutée pour le 500, mais pas démontrée.
Le socle commun à toutes les descriptions
Pour la version canadienne, les descriptions de Pagat, de GameRules, de Cats at Cards, de Cool Old Games, de Gather Together Games et de l'application TrapApps concordent sur l'essentiel[1][4][6][7][8][9].
- Quatre joueurs, deux équipes, les partenaires face à face ; 34 cartes, 8 chacun, 2 à la veuve.
- Un seul tour d'annonces, du voisin de gauche du donneur jusqu'au donneur ; chaque annonce doit battre la précédente[1].
- Huit annonces, dans l'ordre : 5, 6, 7, 8, Mulot, Charlemagne, Gros Mulot, Gros Charlemagne[1][9].
- De 5 à 8 : le preneur prend la veuve, écarte 2 cartes, nomme l'atout ; son voisin de gauche entame[1][8][9].
- Seul : le partenaire du preneur ne joue pas, et le preneur entame[1][9]. Au Charlemagne, il prend la veuve et une carte de son partenaire, puis en écarte 3 ; au Gros Charlemagne, la veuve ou la carte[1].
- Au Mulot, pas d'atout, sauf les jokers ; qui ne peut fournir doit jouer son joker, et si un joker est entamé, l'autre doit suivre[1]. Au Gros Mulot, la main du preneur est étalée après le premier pli[1].
- Un seul camp marque à chaque donne : le preneur s'il réussit, ses adversaires sinon — de 5 à 8 points aux levées, 15 et 7 au Mulot, 16 et 8 au Charlemagne, le double pour les « Gros »[1][4][9].
- La partie se joue en 32 points[1][11] : un Gros Charlemagne réussi la gagne d'un coup.
Ce que les sources taisent, ou contredisent
| Question | Ce qu'on trouve |
|---|---|
| Tout le monde passe ? | Rien dans la version canadienne[1][9] ; dans le Maine, si personne n'a dépassé 4, le donneur doit annoncer 5[5] |
| Quel joker est le plus fort ? | Celui sans couleur[1][6] ; le rouge, chez TrapApps[9] |
| Le joker au Mulot | L'autre doit suivre quand un joker est entamé[1] ; quand un joker est joué, selon TrapApps[9] |
| Arrêter la donne ? | Rien n'est dit ; au Mulot comme au Charlemagne, l'issue est souvent connue avant le dernier pli |
| Le nom de l'annonce | Charlemagne[1], Petit Charles[4], Charles[9] |
Rien d'étonnant pour un jeu qui se transmet autour d'une table : chaque famille comble les trous à sa façon. La plus importante de ces lacunes est la première — que fait-on quand personne n'ose annoncer ? — et c'est là que nous avons dû trancher.
Nos choix de règles, et pourquoi
Nous avons suivi la version canadienne de Pagat, la plus complète et la seule qui concerne le Canada français, et comblé ses silences avec des choix que nous expliquons.
34 cartes ; la Blanche, puis le Bonhomme, le bar et le petit bar.
Un seul tour ; de 5 à 8, Mulot, Charlemagne, Gros Mulot, Gros Charlemagne.
Veuve de 2 cartes ; au Charlemagne, plus une carte du partenaire.
Celle de Pagat, sans changement ; partie en 32 points.
On redistribue ; « donneur obligé » en option.
La donne s'arrête dès qu'il est tombé.
Quand tout le monde passe : on redistribue
Faute de règle canadienne, nous redistribuons, comme au 500. Dans le Maine, le donneur est obligé d'annoncer quand personne n'a dépassé 4[5] ; cette idée, est offerte dans les options, adaptée à nos annonces, sous le nom de donneur obligé : si les trois autres ont passé, le donneur doit annoncer au moins 5.
Les jokers : la Blanche et le Bonhomme
Nous avons gardé les deux jokers de notre 500, la Blanche et le Bonhomme, et fait de la Blanche le plus fort, comme le veut la tradition rapportée par Pagat, où le joker sans couleur l'emporte[1]. Les deux jeux se ressemblent assez pour qu'un joueur passe de l'un à l'autre sans réapprendre ses cartes.
Le vocabulaire : le bar et le petit bar
Notre première version parlait de « gros bord » et de « petit bord », comme au 500. La recherche nous a fait changer d'avis : les sources du Charlemagne disent le bar et le petit bar[1][6], et c'est ce que dit maintenant le jeu.
Arrêter la donne quand un contrat seul tombe
Au Mulot, dès que le preneur prend une levée, il a perdu ; au Charlemagne, dès qu'il en perd une. Aucune source ne dit s'il faut finir la donne quand même. Comme la marque ne dépend que de la réussite, nous l'arrêtons aussitôt : le résultat est le même, et on passe plus vite à la donne suivante.
Ce que nous avons laissé de côté
La version du Maine, sans jokers ni veuve, avec son 9 d'atout et ses annonces de 1 à 7[1][5]. C'est une tradition bien réelle, mais un autre jeu que le Charlemagne à 34 cartes décrit au Canada ; elle ferait une belle variante dans une prochaine version.
Le Charlemagne est un jeu de levées de la famille de l'euchre, cousin du 500, joué surtout dans la vallée du Saint-Jean, au Madawaska, en Acadie et dans le nord du Maine. Son origine et son nom restent un mystère, et ses règles n'ont été mises par écrit que récemment, à partir de joueurs. Notre version suit fidèlement la version canadienne décrite par Pagat, et comble ses silences en le disant.
Sources
- Charlemagne, John McLeod, Pagat.com, mise à jour du 8 novembre 2013 — d'après les informations de Michael Baker, Adam Gregson et Fabien Tremblay. pagat.com/euchre/charlemagne.html
- National and regional card games: Canada, Pagat.com. pagat.com/national/canada.html
- Règles du jeu Charlemagne (traduction de Pagat), reglesdejeux.github.io. reglesdejeux.github.io
- Charlemagne Game Rules, GameRules.com. gamerules.com/rules/charlemagne-card-game
- Maine Charlemagne Game Rules, GameRules.com. gamerules.com/rules/maine-charlemagne
- How To Play Charlemagne, Cats at Cards. catsatcards.com
- How to Play Charlemagne, Cool Old Games. coololdgames.com
- How To Play Charlemagne, Gather Together Games. gathertogethergames.com/charlemagne
- Charlemagne, règles de l'application TrapApps. trapapps.com
- Charlemagne — Rules and strategy of card games, Gambiter. gambiter.com
- These classic card games have entertained Mainers for generations, Emily Burnham, Bangor Daily News, 23 mai 2024. bangordailynews.com
- Bulletin paroissial du 22 septembre 2024, St. John of the Cross Catholic Cluster (paroisse Notre-Dame-du-Mont-Carmel, Madawaska, Maine) — annonce du « Charlemagne Card Party ». parishesonline.com (PDF)
- Ready Reference Guide, Archives acadiennes, University of Maine at Fort Kent, juillet 2025 — fiche 4.1.53 : règles du « Charlemagne » par Thomas Albert et W. O. Raymond, et vidéo d'une démonstration de 2011. umfk.edu (PDF)
- Euchre, Wikipedia (édition anglophone) — page consultée en 2026. en.wikipedia.org/wiki/Euchre
- King of hearts, Wikipedia (édition anglophone). en.wikipedia.org/wiki/King_of_hearts
- Jeu de cartes français, Wikipédia (édition francophone). fr.wikipedia.org/wiki/Jeu_de_cartes_français
- Règlements officiels « Jeux en tête », FADOQ — consulté pour vérifier l'absence du Charlemagne. fadoq.ca (PDF)
Ce dossier a été composé à partir de sources ouvertes consultées en 2026 : sites de référence sur les jeux de cartes, presse du Maine, bulletins paroissiaux, fonds d'archives acadiennes, encyclopédies. Nous n'avons pas pu consulter les règles conservées aux Archives acadiennes de Fort Kent, ni un site francophone consacré au jeu, aujourd'hui fermé au public. Aucune de ces sources ne constitue une autorité officielle sur le Charlemagne — il n'en existe pas. Une erreur, une source manquante, une façon de jouer de votre famille ou de votre village ? Nous sommes preneurs de corrections.